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Interview le Quotidien: «Se donner les moyens de faire de la politique»

quot_YCYves Cruchten (LSAP), 39 ans, a fait son entrée à la Chambre des députés à l’issue des dernières élections. Il n’est pas tout à fait novice en politique, et a même connu une rapide ascension.


Entretien avec notre journaliste, Geneviève Montaigu

Il fait partie de la relève des éléphants du parti. C’est après la débâcle de 1999 qu’il décide de prendre sa carte au LSAP, alors que le parti devait se relever de sa défaite aux élections législatives. Pour quelqu’un qui n’avait pas «de grandes prétentions», il est allé très haut et très vite.

Comment êtes-vous entré en politique?

Yves Cruchten : Je suis entré en politique en octobre 1999, le soir des élections communales. Après avoir perdu les législatives, le LSAP perdait encore des voix et surtout dans mon secteur, c’est-à-dire Pétange, Bascharage ou Differdange. Je me suis toujours senti proche des socialistes et j’ai décidé de m’engager surtout à un moment où le parti ne se portait pas bien. Mais c’était sans prétention, sans même vouloir être actif. J’ai travaillé pendant 19 ans en tant que fonctionnaire communal à Steinfort et j’avais en charge les dossiers sociaux, des personnes âgées aux jeunes chômeurs. J’ai eu une enfance plutôt facile et je n’ai vu les difficultés que plus tard, en travaillant sur ces dossiers. Je me suis dit que beaucoup de choses dans le pays étaient encore imparfaites. En me rendant à un congrès des jeunes socialistes, toujours sans prétention, j’en suis ressorti secrétaire général.

C’est ce qu’on appelle une ascension plutôt rapide…

Oui, tout s’est vite déroulé, mais c’était aussi au moment où il y a eu la scission aux Jeunesses socialistes. Il y avait un clivage entre les dirigeants et il fallait que les gens présents s’activent. Ma section locale s’est d’ailleurs aperçue que j’étais membre du LSAP en lisant les journaux et elle m’a immédiatement contacté. Je me suis donc retrouvé sur les listes aux communales de 2005 et j’ai été élu tout de suite. Voilà comment j’ai pris goût à la politique. Je me suis présenté en 2009 aux législatives, mais j’étais assez réaliste pour savoir qu’il ne fallait pas trop espérer.

Les dernières élections vous ont fait entrer à la Chambre des députés. Quelles ont été vos premières impressions?

Je connaissais bien le milieu politique en tant que secrétaire général, vice-président du parti, donc j’en connaissais tous les rouages. Ce qui m’a surpris, c’est la montagne de documents que nous devions lire tous les jours! C’est impressionnant. Il faut lire les rapports, les procès-verbaux de commissions, les dossiers parlementaires… J’avais imaginé qu’être député, c’était un job à mi-temps, mais je me suis trompé. Si on s’investit complètement, on a du travail pour toute la journée. Je suis à la fraction tous les jours, même pendant les vacances. Je vais m’octroyer une semaine de congés, mais c’est tout. Il faut dire que j’ai pris deux commissions de plus que mes collègues qui sont encore bourgmestres. Je peux remplir ma mission à plein temps, puisque je suis retraité de la fonction publique communale (rire).

Vous êtes donc un ardent défenseur d’une loi anticumul…

Oui. Je suis convaincu que c’est mieux pour les communes et pour la Chambre des députés que l’élu se consacre à plein temps à l’une ou à l’autre.

Pensez-vous qu’il soit plus difficile de faire de la politique aujourd’hui plutôt qu’à l’époque où les caisses de l’État permettaient de satisfaire le plus grand nombre? Ou est-ce plus stimulant?

Depuis 2000, date à laquelle je suis entré en politique, on parle de crise. C’était d’abord l’explosion de la bulle Internet, puis nous avons connu une crise des finances publiques avec les fonds structurels vidés. Je pense que la crise actuelle ne doit pas nous décourager de faire de la politique, parce que l’on peut s’attaquer à de nombreux chantiers qui n’ont pas de répercussions financières comme toutes les questions sociétales. Cette coalition a déjà bien travaillé dans ces domaines. On devrait arrêter de prendre les finances publiques comme argument à la politique menée. Ce dont nous avons besoin, ce sont des choix politiques et le courage pour les faire. L’objectif de toujours veiller à un budget équilibré, c’est bien, mais encore faut-il expliquer aux gens pourquoi et leur dire ce que l’on fait avec l’argent public. Mais il ne faut pas toujours avoir le pied sur le frein quand il s’agit d’engager des fonds publics dans un projet.

C’est pourtant ce qu’il se passe actuellement…

On rétablit un équilibre financier par petits pas. Mais il faudra que cette coalition se donne aussi les moyens de faire de la politique.

La contribution de 0,5 % fait-elle partie de ces actes politiques?

Oui. Et ce n’est pas une surprise, comme certains ont voulu le faire sous-entendre. C’était bel et bien inscrit dans le programme de coalition, page 125 et je cite : “Le gouvernement étudiera la possibilité de pourvoir la caisse nationale des prestations familiales de ressources propres avec une participation de l’État, selon le principe de l’assurance sociale, et de la transformer en une véritable institution de sécurité sociale, notamment en ce qui concerne son organisation et son fonctionnement.” Dans le procès-verbal des négociations, je lis : “Au lieu d’une imposition des allocations familiales, ces dernières pourraient, du moins en partie, être financées par l’introduction d’un système de cotisations porté par l’ensemble de la société”.

La gratuité de la prise en charge vous paraît-elle compatible avec la sélectivité sociale?

L’idée de la gratuité totale de la prise en charge de la petite enfance date d’une époque où les caisses de l’État étaient pleines. C’est aussi une revendication de mon parti, mais je m’interroge sur notre volonté de faire plus de sélectivité sociale. Ces deux concepts, effectivement, ne vont pas ensemble. C’est bien d’organiser la gratuité, mais pourquoi le faire pour ceux qui ont les moyens, les grosses fortunes? Je ne connais pas les détails de cette réforme, mais j’ai hâte de les découvrir en septembre. Ce sont des objectifs louables quand le budget le permet, mais à un moment où on demande des efforts à tout le monde, j’ai des doutes, surtout à court terme.

Le LSAP est sorti affaibli des élections européennes. Avez-vous analysé la situation?

Nous nous sommes réunis après les élections et nous n’avons pas cherché de responsables externes. Pour nous, c’était comme un avertissement. Notre parti effectue un renouveau dans son personnel mais, tout de suite, nous avons décidé d’un débat interne. Nous avons demandé à tous les membres de nous fournir leurs états d’âme, collectés par le parti et la fondation Robert-Krieps, et ce sera le thème de notre académie d’été. Nous analyserons le résultat de cette consultation et nous nous imposerons de fournir des résultats.

En tant qu’élu à Bascharage, vous avez vécu la fusion avec Clemency. En êtes-vous satisfait?

Dans la fusion entre Bascharage et Clemency, nous avions un accord politique qui dépassait les traditionnels clivages locaux. C’était également bénéfique pour Clemency dont le budget n’aurait plus suffi à garantir les services publics que l’on attend d’une commune. Rien que la prise en charge de la petite enfance aurait coûté très cher. Il y a toujours de bonnes raisons de fusionner, mais encore faut-il que cette fusion se fasse dignement. On a l’impression aujourd’hui qu’un certain nombre de promesses qui avaient été faites ne sont pas tenues ou le sont à contre-cœur. Je pense à notre problème de bus à Clemency, commune à qui on avait promis une ligne directe pour rejoindre le réseau des TICE. Il a fallu mettre la pression pour que la majorité cède enfin. Idem pour l’antenne de la mairie qui devait être maintenue à Clemency, mais on vient finalement de l’enterrer, il y a un mois, en prétextant qu’elle n’était pas fréquentée. Et pour cause, la plupart des services n’étaient pas accessibles, et les horaires d’ouverture très restreints. Ce sont de petites promesses, mais il faut y être sensible, d’autant que le référendum n’a pas enthousiasmé les électeurs à Clemency qui se sont prononcés à 55 % pour. C’est assez court comme majorité. Il ne faut pas donner l’impression que la plus petite des entités va être avalée par la plus grande lors d’une fusion.

Restons à Bascharage et évoquons le problème du contournement. Comment envisagez-vous la suite des événements?

Nous devons rassembler les acteurs communaux avec les experts du ministère, et ces derniers devront enfin jouer cartes sur table. Depuis trois ans, je répète à chaque réunion que ce projet ne sera pas réalisé du jour au lendemain. Il existe des obstacles mais rien d’insurmontable. La procédure de reclassement d’un terrain Natura 2000 prend du temps. Les citoyens de Sanem ne s’opposent pas à un contournement mais refusent qu’il se rapproche de leur localité. Je peux le comprendre, car qui voudrait d’une voie rapide derrière son jardin? À Bascharage, nous devons cependant trouver une solution, et rapidement, car la situation n’est plus tenable. Au-delà de la question de la qualité de vie, il s’agit d’une question de santé publique. On est en train d’empoisonner les citoyens. Les discussions s’éternisent depuis des décennies, il faut maintenant prendre des décisions. Il faut d’ailleurs trouver une solution pour toute la région, car Sanem, comme Dippach, souffre aussi du trafic.

Article paru dans le Quotidien, édition du 8.8.2014

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